Lecture théorique des créations de Vinca Schiffmann

Sur l'excès comme position

 

Dans l’histoire des formes, l’excès n’a jamais été un simple débordement : il est une méthode. Chez le baroque, il sature l’espace pour mieux révéler la tension entre visible et invisible. Chez Gilles Deleuze, il devient une logique de la différence, une manière d’intensifier le réel plutôt que de le représenter. 

Le travail de Vinca Schiffmann s’inscrit dans cette lignée, non pas comme citation, mais comme déplacement. Le vêtement n’y est pas envisagé comme un objet à contenir le corps, mais comme une structure capable de l’amplifier, de le mettre en tension avec lui-même. Loin d’une recherche d’équilibre ou de discrétion, les formes s’organisent autour d’une logique d’amplification continue : ce qui déborde, ce qui insiste, ce qui excède.

Cette approche trouve un écho dans certaines pratiques de l’histoire de l’art où la forme se libère de la fonction. On peut penser aux figures hypertrophiées de Fernando Botero, où l’exagération devient un langage critique, ou encore à la radicalité formelle de Alexander McQueen, qui utilisait déjà le vêtement comme un espace de transformation et de tension entre le corps et son image.

Mais ici, l’excès ne vise ni la provocation, ni la narration. Il s’agit plutôt d’un déplacement perceptif : rendre le corps visible autrement, en le sortant des logiques de normalisation et d’atténuation qui traversent le contemporain. Dans un contexte où l’uniformisation tend à lisser les différences, l’excès devient une manière de réaffirmer une présence.

Les volumes, dans ce travail, ne sont pas des ornements. Ils sont des prises de position. Ils génèrent des résistances, des tensions, des zones de friction entre le corps et le regard. Ils introduisent une ambiguïté fondamentale : entre puissance et humour, entre menace et protection, entre monumentalité et dérision.

On retrouve ici une proximité avec certaines réflexions de Georges Bataille, pour qui l’excès, le dépense ou la démesure relèvent d’une économie non productive, échappant à la logique du profit ou de l’utilité. Le “trop” n’est pas ici une erreur : il est une manière d’échapper à la rationalisation du monde.

Dans cette perspective, le vêtement devient un outil de désajustement. Il ne s’agit plus de s’inscrire dans un système de normes, mais de produire un écart, une intensité, une forme de présence qui résiste à l’effacement.

Ainsi, le travail de Vinca Schiffmann ne cherche pas à modérer le corps, mais à l’exposer dans ses extrêmes. L’excès n’y est pas une posture décorative : il est une condition. Une manière de penser la forme comme débordement, et le vêtement comme espace d’expérimentation du réel.

 

 

 

 

Au delà de la silhouette ...

 

Dans un paysage où la mode oscille entre héritage et stratégie d’image, la démarche de Vinca Schiffmann se distingue par une intensité singulière : celle d’une pratique qui ne se contente pas de proposer des formes, mais qui engage le corps comme un terrain d’expérimentation. Dans le champ contemporain où les frontières entre art, design et mode se dissolvent progressivement, son travail occupe une position particulière, à la croisée de ces disciplines.

Ses pièces — souvent sculpturales, aux volumes exagérés, parfois proches d’une logique exosquelettique — s’éloignent des standards de la silhouette contemporaine. Elles ne cherchent pas l’effacement ni la neutralité, mais une forme de présence affirmée, presque performative. Cette approche peut rappeler certaines recherches de Hussein Chalayan, notamment dans sa manière de concevoir le vêtement comme un vecteur de transformation, ou certaines positions de Rei Kawakubo, dont le travail a profondément questionné la relation entre vêtement et corps.

L’usage de matières, de volumes et de techniques de construction participe à cette logique d’extension du corps. Ce qui frappe également, c’est la manière dont ces éléments dialoguent avec une forme de sensualité contenue, voire détournée. Vinca Schiffmann ne cherche pas à gommer les codes du désir, mais à les reconfigurer : le “sexy” n’est plus dans la révélation, mais dans la tension entre ce qui est montré et ce qui est protégé.

Ce qui se joue ici dépasse la simple question stylistique. Il s’agit d’une proposition plus large dans sa manière d’envisager le corps : un corps qui ne se conforme pas, mais qui se construit dans l’interaction avec les formes qui l’entourent.

 

Dans ce contexte, la singularité de Vinca Schiffmann tient autant à sa maîtrise technique qu’à sa capacité à proposer une autre manière d’habiter le vêtement — et, par extension, une autre manière d’habiter le monde.


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